Pour dépasser l'opposition classique entre le modèle européen « aveugle aux couleurs » et le système de catégorisation ethno-raciale américain, Thomas Piketty* propose de renouveler la mesure des discriminations dans son ouvrage Mesurer le racisme, vraincre les discriminations (Seuil, 2022). Son approche suggère de privilégier des indicateurs objectifs, basés sur l'origine des ascendants plutôt que sur le ressenti identitaire des individus.

L'impasse du débat actuel

Le constat de départ souligne une dichotomie problématique :

  • Le modèle américain : En pratiquant les statistiques ethno-raciales, il permet une lecture fine des inégalités, mais au prix d'une assignation identitaire rigide. L'individu se voit enfermé dans des catégories prédéfinies (blanc, noir, amérindien, asiatique) qui peuvent exacerber les tensions communautaires plutôt que de les apaiser.

  • Le modèle européen : Par refus de toute catégorisation, il se condamne à l'aveuglement. L'absence de données fiables empêche de quantifier l'ampleur des discriminations et, par extension, rend les politiques publiques de lutte contre ces dernières largement inefficaces. C’est une « sous-traitance » du problème qui pérennise les inégalités systémiques.

La troisième voie : l'origine géographique des ascendants comme indicateur

Pour sortir de ce dilemme, Piketty suggère de substituer le pays de naissance des parents à la catégorie ethno-raciale subjective. Cette approche présente des avantages structurels majeurs :

  1. Objectivité et flexibilité : Contrairement au ressenti d'appartenance, le lieu de naissance est une donnée factuelle et immuable. Elle permet de suivre les parcours de diversité sans assigner l'individu à une « race » ou une identité culturelle figée.

  2. Dynamisme : Ce système permet de capturer la réalité des trajectoires migratoires et la multiplicité des origines, là où les cases ethno-raciales tendent à simplifier à l'excès la réalité sociale.

  3. Universalité : Piketty souligne qu’une telle méthode pourrait également bénéficier au contexte états-unien, en déplaçant le focus des conflits identitaires vers une reconnaissance plus nuancée et moins conflictuelle des trajectoires familiales.

Applications concrètes : le cas des contrôles de sécurité

L'application de ce modèle aux contrôles de sécurité dans les commerces illustre parfaitement son intérêt pratique. En enregistrant le pays de naissance des ascendants lors de chaque interaction avec les agents de sécurité, il devient possible de générer des statistiques fiables sur le caractère discriminatoire des contrôles sans pour autant procéder à un fichage ethno-racial. 

Le référentiel « All Welcome » a d'ailleurs intégré cette recommandation comme levier méthodologique pour objectiver les pratiques discriminatoires. En faisant du pays de naissance de l'ascendant un indicateur clé, on transforme une impression de discrimination en une donnée mesurable, permettant ainsi de cibler les politiques correctrices avec une précision chirurgicale, tout en respectant l'intégrité de la définition de soi des individus. La maîtrise de langues étrangères par les petits-enfants peut constituer un indicateur de leurs origines, même lorsque leurs parents ne sont pas de nationalité étrangère.

Toutefois, bien que prometteuse, cette méthode invite à une réflexion complémentaire pour les situations particulières, comme l'adoption, où l'origine des ascendants ne saurait capturer l'ensemble des dynamiques discriminatoires. 

Trouver le livre 

* Thomas Piketty est un économiste français, né le 7 mai 1971 à Clichy. Il est professeur à l'École d'économie de Paris et spécialiste des inégalités économiques et de la répartition des richesses. Il est devenu mondialement célèbre grâce à son livre Le Capital au XXIᵉ siècle, publié en 2013.